••• Article de Louis Bertrand RAFFOUR pour CULTURE-TOPS •••

RECOMMANDATION
Excellent

THÈME
Deux doigts de Tolstoï, deux de Maupassant, le talent de Lætitia Gonzalbes, le tout emballé en une succession de séquences enlevées, chaudes ou froides, passionnées ou déprimées, voilà Anna Karénine 2018 !
Une femme, fragile, sensible, peu à peu détruite par les égoïsmes qui l’encerclent, celui d’un mari cynique qui la traite en objet, celui d’une maîtresse qui n’aura de cesse de la faire plonger pour en jouir sans véritable amour ni réciprocité.
Parce qu’à un moment elle a, à ses yeux, fauté, Anna se charge de tous les maux et vices d’un mari et d’une maîtresse qui lui refusent toute existence propre.  Elle se voit comme la pécheresse responsable de sa souffrance.
Mari et maitresse poursuivent leur œuvre parallèle de destruction totale. Pour la garder, sa maîtresse tenter de la couper du monde et du réel en l’emmurant, le mari lui n’hésite pas à la faire passer pour morte aux yeux de son propre fils, lui arrachant sa condition de mère. Anna résiste, un souffle de liberté souffle en elle. Elle espère en cette liberté.

POINTS FORTS
La trame et le texte. Que reste-t-il de Tolstoï ? Où sont les traces de Maupassant ? Peu importe, car on se sent porté par la force d’une pièce qui traite de sujets universels :de la liberté d’un être confronté aux égoïsmes qui l’entourent ; d’une société qui exclut, qui détruit  mais qui se protège par l’injonction permanente au péché et à la honte. Le texte de Lætitia Gonzalbes est simple, juste et puissant. Il replace dans notre société avec une belle efficacité les dénonciations de Tolstoï et de Maupassant. Et puis convertir mille pages en 1h30,  c’est déjà un exploit !
Les acteurs.  Lise Laffont, en Anna Karénine, nous livre une interprétation envoutante. La transformation d’Anna Karénine / Lise Laffont  de jeune femme fragile et soumise à son mari du début, en une âme et un corps déchirés, plaie béante hurlant de douleur et d’impuissance  est exceptionnelle. Elle est bien servi par ses prédateurs : David Olivier Fischer en Alexis Karénine, prisonnier de son ‘monde’ et de ses pulsions et Maroussia Henrich, qui incarne, puissamment, Varinka, la maîtresse maudite du bal saphique. Samuel Debure, derrière son masque d’oiseau/reptile cadavérique, est  un narrateur inquiétant, un observateur distant, mi  traître, mi- confident.
La mise en scène. La scène est toute petite, le décor muet et pourtant il se passe là aussi quelque chose d’étonnant. Le rythme rappelle celui des meilleures séries américaines. Les scènes se suivent à un rythme effréné, les quatre comédiens passant d’une face sombre à une face plus lumineuse donnent l’impression de se multiplier. Le spectateur est pris, il est embarqué par ce tournoiement, la salle de spectacle servant  en permanence de coulisses, il n’y a plus de distances, on est soi même plongé dans le péché puis dans le rêve d’une douce liberté.

POINTS FAIBLES
Les personnages secondaires. Alexis Karenine – le mari – et Varinka – la maîtresse n’ont pas la même épaisseur qu’Anna Karénine. On a parfois le sentiment qu’ils ne sont là que pour nourrir l’image d’Anna. C’est probablement un déséquilibre voulu. On le regrette par moment. Parce qu’au  fond,  leur égoïsme, leur appétit de jouissance sont aussi le fruit d’une construction complexe, d’une quête de liberté trop rapidement refoulée. On aurait pu avoir trois voix, on en a qu’une.

EN DEUX MOTS …
Madame Karénine et Monsieur Bel-Ami se croisent aujourd’hui. Ils rêvent d’amour et de liberté. Les temps n’ont pas changé… ça va mal finir.

UN EXTRAIT
« Pour pardonner, il faut avoir beaucoup souffert… je ne vous le souhaite pas ». Anna à son mari.

L’AUTEUR
Ou, plutôt ici, le metteur en scène, Lætitia Gonzalbes : Artiste pluridisciplinaire, à l’origine des créations de la Compagnie Kabuki depuis 2012.
Après des études en langues et commerce, Laetitia suit les enseignements de l’équipe pédagogique de Rick Odums, Kim Massee, Scott Williams et Marilyne Guitton.
Laetitia exerce un temps les métiers de danseuse et comédienne, puis se consacre à partir de 2014 exclusivement à la mise en scène.
Formée à la danse, au chant, au théâtre et au cinéma, elle se plaît à mêler ces différentes formes d’expression artistique dans ses mises en scène et n’hésite pas à varier les genres : spectacle musical jeune public (Kuwa na kichwa), adaptation d’un roman (Anna Karénine), pièce biographique (Péguy – Le visionnaire). 
Mais c’est d’abord par le choix des sujets abordés dans ses créations que Laetitia se distingue : l’écologie, l’égalité, la politique, l’homosexualité, la République. Ayant à cœur de maintenir un rapport nécessaire entre théâtre et société.
Elle travaille actuellement pour la Compagnie Kabuki.
Elle a écrit et mis en scène Kuwa na kichwa, un conte musical jeune public sur l’écologie joué au Vingtième théâtre. Ce premier spectacle a été repris pour la création d’un opéra pour enfants en collaboration avec le Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris.
Laetitia a mis en scène Péguy – Le visionnaire de Samuel Bartholin, actuellement au Théâtre de la Contrescarpe avec, seul en scène, Bertrand Constant interprétant une quinzaine de personnages.
Anna Karénine est sa troisième création. Une première version de cette adaptation a été présentée au Festival Off d’Avignon 2017, au Théâtre du Roi René, et a rencontré un franc succès également.

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