Christophe BARBIER, L’écharpe rouge pour L’EXPRESS vous parle de “JE M’APPELLE ERIK SATIE COMME TOUT LE MONDE”

Je m’appelle Erik Satie, comme tout le monde – (mais ce n’est pas n’importe qui…)
Quel est donc ce grand escogriffe à chapeau melon, avec son parapluie si british et sa barbiche de savant ahuri ? Est-ce Érik Satie, le compositeur à la vie chaotique et à la musique si accessible, disparu en 1925 ? Est-ce un fou d’aujourd’hui, qui se prend pour l’auteur des Gymnopédies ? À partir de cette ambiguïté, autour de cette frontière brumeuse entre biographie et psychiatrie, Laetitia Gonzalbes, auteur et metteur en scène, a construit, a « filé » pourrait-on dire, une pièce tendre, onirique, drôle et précise.

Des épisodes marquants de la vie de Satie, on apprend l’essentiel, peint en couleur cocasse. On croise Cocteau, Picasso et Suzanne Valadon. On voit le Paris du surréalisme bégayant. Sur scène, deux petits pianos enchevêtrés rappellent ceux que l’on trouva au domicile du musicien à sa mort, ensevelis sous les partitions inachevées et les lettres qu’il n’avait pas décachetées, mais auxquelles il répondait, à l’aveugle…
La pièce entrouvre aussi un rideau intime, sur ce qu’est la vie quand on perd ses parents très jeune, quand on perd le goût de l’existence. Satie fut d’abord un élève incompris par ses professeurs, un compositeur méprisé par la critique, un personnage parisien méconnu par ses propres amis. Entre déprime invisible (il se dit atteint de « pleurez-y »…) et alcoolisme invétéré, le destin s’écrit avec plus de notes noires que de blanches, et sans barres de mesure, comme dans ses compositions, car chacun doit choisir le tempo de sa vie. Avec une finesse précieuse, Laetitia Gonzalbes a su saisir ces soupirs qui émaillent la partition de la vie.

C’est aussi le sens du titre complet: Je m’appelle Erik Satie, comme tout le monde. Oui, il y a en nous tous quelque chose de Satie, que la simplicité de sa musique nous rappelle, comme de la pluie sur un trottoir, quelque chose de cet « enfant nu » – l’étymologie de « gymnopédie » – que l’on est tout au long de sa vie, par-delà les réussites et les vicissitudes.

Outre la subtilité de son auteur et metteur en scène, ce spectacle bénéficie du talent de deux comédiens délicats et enthousiastes. Elliot Jenicot, d’abord, dont la silhouette a du génie; marionnettiste de lui-même, il dessine les sentiments par ses mouvements et incarne la fragilité cristalline de cet artiste hors des codes qu’était Satie – tout comme Elliot Jenicot, d’ailleurs, acteur inclassable. Anaïs Yazit, ensuite, à la fougue réjouissante. Infirmière curieuse, groupie mutine, muse audacieuse ou jeune fille désespérée, elle est le principe de vie, elle met le compositeur à notre… portée.

Au fond, un écran blanc accueille quelques dessins fugaces, où se tracent en minces traits, comme le fil de l’existence, la barbiche et les binocles de Satie, la pluie sur Paris, le temps qu’il fait et le temps qui passe… Heureuse initiative, à l’unisson de ce spectacle tout en délicatesse.