Yves POEY pour DE LA COUR AU JARDIN vous parle de “EN MODE PROJET”

Le travail c’est la santé ?
Le non-travail, c’est le projet !

C’est ce que ne va pas tarder à découvrir Alfred Carmut, ex-employé passant plus de temps à rêvasser devant son ordinateur sur lequel il appuie fort sur la touche « Enter » pour faire pro, qu’à « targeter » les nouveaux clients potentiels.
Et forcément, ce qui devait arriver arrive. Direction Paul Empoil !

Chez Paul Empoil, lui et nous allons tout d’abord faire la connaissance d’un animateur de stage, sourire carnassier, jambes écartées, dont l’objectif sera de démontrer à quatre stagiaires très hauts en couleur la nécessité de passer rapidement en mode projet pour retrouver du taf.

Il y aura Nadéja, coiffeuse-visagiste-bimbo-avant-gardiste, Jean-Karim titulaire dans le 9-3 d’un CAP « herboristerie à tendance lymphatique ».
Nous apprendrons également à connaître Kévin, chanteur apprenti-star internationale, sans oublier Kim-Jean-Luc, startuper « transhumaniste » d’origine coréenne. (“C’est sans douleur, c’est numérique !”)

Dans ce tout nouveau spectacle, Philippe Fertray va certes nous faire beaucoup rire.
Ses personnages à la recherche d’un nouvel emploi, sont très drôles, souvent hilarants.

Impossible de rester de marbre devant ses interprétations de la bimbo à la banane dorée en bandoulière, ou encore celle du rebeu au bonnet noir « K-Tar » enfoncé sur la tête, décrivant son projet de voyage organisé en Seine-St-Denis.

C’est tout d’abord par la très grande qualité de son texte que le comédien-auteur nous attrape et ne nous lâche plus.
Fertray, c’est un mélange de Raymond Devos et Stéphane De Groodt, à savoir un travail précis, rigoureux, drôlissime sur la langue.

Le spectacle fourmille de trouvailles langagières, de formules-chocs, de jeux de mots de bon aloi, de calembours jubilatoires, d’à-peu-près épatants.
« Rien Nasser de courir, il faut partir au rond-point », nous serine par exemple Jean-Karim, du fond de sa cité…

Le passage sur les multiples et ronflants noms de baguettes de pains trouvés par des publicitaires voulant vendre de la farine, ce passage est formidable. Celui consacré au projet du rasoir à huit lames est magnifique !

Chaque personnage possède son propre registre de langue, à commencer par l’animateur à l’insupportable sabir, fait d’une novlangue technocratique et bureaucratique très actuelle et très tendance.
 
Ce spectacle est de ceux dont les mots se dégustent, se savourent.

Mais nous n’allons pas faire que rire.
Philippe Fertray, ne ménageant vraiment pas sa peine et son énergie, nous tend un impitoyable miroir sociétal.
Il nous décrit de façon très corrosive, voire subversive, en exagérant à peine, une société contemporaine en général et un monde du travail en particulier on ne peut plus aliénants.

Oui nous rions, mais ce rire sain et salvateur ne nous fait jamais oublier que les situations que l’artiste décrit ne sont jamais très éloignées de la réalité.
C’est nous que finalement, sans concession, il décrit et met en scène, c’est notre monde, c’est le rapport de l’individu face à la perte du travail et à l’espoir de rebondir.
Il est souvent impossible de ne pas avoir un frisson dans le dos en pensant que non, tout ceci n’est presque pas exagéré…

Un joli message sera délivré à la fin du spectacle. Et non, je n’en dirai pas plus.

 Vous l’aurez compris, votre projet immédiat, quant à vous, c’est d’aller applaudir toutes affaires cessantes ce seul-en-scène intelligent, drôle, et par bien des aspects militant, engagé.

C’est acquis, ça, pour tout le monde ?