Philibert Humm pour LE FIGARO vous parle de “JE M’APPELLE ERIK SATIE COMME TOUT LE MONDE”

Un spectacle en forme de poire

THÉÂTRE

Laetitia Gonzalbes met en scène la vie et l’œuvre du génial compositeur Erik Satie.

Elliot Jenicot habite le rôle de Satie comme s’il y avait toujours vécu.

Tout commence là où tout s’apprête a finir. Au service psychiatrique du centre hospitalier de Honfleur, département du Calvados. Un vieux dégingandé en faux col et chapeau melon fait irruption. Il tient en main un parapluie et s’appelle Erik Satie, « comme tout le monde ». Du moins, c’est ce qu’il prétend. Et s’il ne l’est pas, il lui ressemble bougrement, avec son pince-nez de travers, sa barbe en pointe, ses yeux en coulisse et son sourire moqueur. Une infirmière a sa charge. Elle est jeune, fraîche, pimpante et ne s’appelle pas Erik Satie.

C’est à partir de cette confrontation de générations et d’époques (« Quelle curieuse époque cette époque », disait Satie de son temps) que l’auteur et metteur en scène Laetitia Gonzalbes déroule la vie et l’ œuvre du compositeur. « Vous souffrez ? » demande l’infirmière. « Bien sûr, répond le patient. Je suis venu au monde très jeune dans un monde très vieux ». De ce genre d’aphorismes, la vie de Satie regorge. Il n’y a qu’à secouer pour qu’il en tombe des grappées. Et jusque sous ses partitions qu’il truffait de notes à l’attention de l’interprète : « Avec conviction et une tristesse rigoureuse », commande-t-il en préambule d’une Gnossienne. « Très luisant », indique-il sous un accord, comme autant d’invitations à ne pas respecter ses didascalies.

Erik Satie, qui composait sans barre de mesure – sans mesure non plus – ne fut que vents et contraires, perpétuellement drapé dans l’ironie. « L’homme le plus versatile du monde », prétendait le philosophe et musicologue Paul Landormy.À sa mort, en l925, ses amis découvrent dans son petit studio d’Arcueil deux pianos ficelés l’un à l’autre, une collection de parapluies, pour la plupart sous emballage – de peur qu’ils ne se mouillent – et une centaine de lettres jamais décachetées auxquelles il répondait toujours. À l’aveugle…Moment de colèreMais au-delà de l’anecdote et du pittoresque, dont il eût été regrettable de se contenter, la pièce explore les facettes moins riantes de la vie du compositeur, orphelin de mère à 6 ans, élève incompris de ses professeurs et méprisé par la critique. Un homme secret, méconnu de ses amis même et, en prime, alcoolique notoire. De sa rupture avec son unique et grand amour Suzanne Valladon « défenestrée dans un moment de colère » – ils habitaient par chance le premier étage –, au scandale du ballet Parade, en passant par les Trois morceaux en forme de poire, composés en réponse à son ami Claude Debussy, qui lui reprochait l’absence de forme dans sa musique, rien ne manque. La vie de Satie fut certainement moins douce que sa musique et c’est la subtilité de cette pièce que de donner à voir la complexité d’un artiste à l’œuvre pourtant si limpide.

Il faut également saluer le talent d’Elliot Jenicot, ancien pensionnaire de la Comédie-Française, acteur au moins aussi inclassable que son modèle, qui habite le rôle comme s’il y avait toujours vécu; et celui de sa partenaire Anaïs Yazit, infirmière moins ingénue qu’elle n’y paraît, tour à tour mère, fille et muse de son patient. Derrière eux, sur une toile blanche passent fugaces les dessins d’un certain Suki, petitespattes de mouche échappées d’une Gymnopédie. Voilà du théâtre sans prétention excessive au service d’un homme qui n’en avait pas davantage.

 

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