Philippe BONNET, pour LES SOIRÉES DE PARIS vous parle de “JE M’APPELLE ERIK SATIE COMME TOUT LE MONDE”

Satie revient persiffler à la Contrescarpe
Quelle bonne, douce et folle idée de se pencher sur Erik Satie qui n’était pas qu’un musicien inspiré, décalé, mais aussi un homme tout à fait étonnant. Écrite et mise en scène par Laetitia Gonzalbes, au petit théâtre de la Contrescarpe,  la pièce « Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde » donne le ton par son intitulé. Elle se veut le portrait librement inspiré, quelque peu fictionnel, d’un homme non conventionnel à l’humour caustique, à l’ironie cinglante. Pour ce faire, elle a fait appel à un comédien épatant, Elliot Jenicot, accompagnée d’une comédienne convaincante, Anaïs Yazit qui lui donne la réplique.

Erik Satie (1866-1925) avait au moins deux points communs avec la poésie de Guillaume Apollinaire. Les deux hommes ont incidemment connu une suite de brèves relations, faites de malentendus et de rendez-vous ratés. Mais l’un comme l’autre avaient décidé d’abandonner la grammaire orthodoxe de la poésie et de la musique, d’en abandonner la ponctuation académique. D’autre part, lorsque Apollinaire décide de conférer une dimension graphique à ses poèmes en les appelant Calligrammes, Erik Satie fait à peu près la même choses, notamment quand il compose « Trois morceaux en forme de poires ». La plupart de ses partitions ne comportent aucune barre de mesure.

Né à Honfleur, il tentera la formation classique mais sera jugé sans talent par ses professeurs. De dépit il entrera dans l’infanterie avant de s’en faire prestement réformer. Il sera l’ami des poètes (Mallarmé Cocteau…) des artistes (Picasso, Duchamp, Man Ray…) et des musiciens modernes comme Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc ou encore Germaine Tailleferre. Il est croyant, socialiste, pauvre, amoureux déçu de l’artiste Suzanne Valadon, et se rince avec abondance le gosier dès qu’il en a l’occasion, notamment lorsqu’il parcourt la distance le séparant de son domicile d’Arcueil avec la Butte Montmartre.

Sur la scène du théâtre de la Contrescarpe, Elliot Jenicot campe à merveille ce personnage officiellement inclassable ce qui, on en conviendra, est déjà une forme de classement forfaitaire. En costume trois pièces, cravate, lunettes et chapeau melon, le comédien s’est ni plus ni moins coulé dans le personnage, avec une crédibilité rare à la scène. Laetitia Gonzalbes s’est donné toute liberté pour venir à bout de son sujet. Le temps s’est arrêté au sein d’un hôpital et toute la pièce se joue entre un homme qui s’interroge sur son identité, cherchant sans cesse le parapluie qu’il tient à la main, face à une infirmière (Anaïs Yazit) qui lui réclame des renseignements d’admission. Le fond de la scène est en outre activé par un illustrateur qui intervient habilement sur un écran tout en faisant résonner le décompte d’un chronomètre dont on entend le tic-tac.

Elliot Jenicot  a le beau rôle, celui d’Erik Satie, pensez-donc. Il y a quelque chose de Lambert Wilson chez cet acteur et la remarque est un compliment réciproque. Il redonne la parole à l’auteur des « Gymnopédies » avec une vigueur et une acuité savoureuses. Quand le personnage évoque les salles de spectacles emplies de « culs-à-bras » applaudissant à l’étourdie, on se réjouit de cette expression si bien trouvée tout en se demandant si elle est authentique. Pas moyen de retrouver la référence. Cette saillie n’est néanmoins pas sans rappeler celle que lança le critique Jean Poueigh à l’égard de l’accompagnement musical de « Parade ». La réplique de Satie « Monsieur et cher ami, vous n’êtes qu’un cul, mais un cul sans musique »  (et qui lui vaudra une condamnation à de la prison et un malentendu avec Apollinaire) a donc au moins un lien de parenté par ses termes, avec celle sortie de la bouche de Elliot Jenicot.

« Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde » est un spectacle plaisant, enjoué, emmené par deux comédiens qui ne doivent pas regretter d’avoir choisi ce métier. Lorsqu’ils dansent tous les deux en musique tout en articulant leur texte, il y a une indiscutable gaieté dans l’air. On se laisse facilement contaminer.