Marie PLANTIN pour PARISCOPE vous parle de “Alexandra David-Néel pour la vie”

Pierrette Dupoyet embrasse le destin hors norme d’Alexandra David-Néel
Elle a l’art de s’emparer de destins exceptionnels pour en faire récit et les transmettre dans des seuls en scène qui sont devenus sa spécialité. Pierrette Dupoyet excelle dans le genre et le prouve une fois de plus en endossant la vie extraordinaire d’Alexandra David-Néel.
Alexandra David-Néel, c’est une station de tram pas très loin de chez moi et allez savoir pourquoi ce nom m’a toujours interpellée. Il sonne comme une interrogation avec son double nom de famille qu’on ne sait comment prononcer. Et puis c’est le nom d’une femme assurément et elles ne courent pas les rues, malheureusement, celles qui ont droit de cité sur les murs de la capitale. Ces plaques qui passent à la postérité célèbrent bien plus souvent des hommes, convenons-en, ceux qui font l’Histoire officielle. Mais Alexandra David-Néel a sa station de tram depuis peu, sur la ligne T3A qui trace depuis la Porte de Vincennes jusqu’au Pont du Garigliano, soulignant Paris d’Est en Ouest par le bas. Ou d’Ouest en Est, selon le sens dans lequel on le prend. C’est d’Ouest en Est que se traça la vie de cette intrépide, fascinée par l’Asie, qui s’était mis en tête d’entrer dans Lhasa au Tibet, forteresse inaccessible aux Européens et qui plus est aux Européennes. Mais elle y parviendra, bravant épreuves et dangers, frontières et barrière culturelle. Rien ne semblait résister à cette Alexandra, tout comme rien ne semble arrêter Pierrette Dupoyet, experte en destins d’exception, conteuse hors pair, dont nous ne connaissions jusqu’à présent que le nom, – amusés par ce prénom daté du point de vue de notre génération -, et la réputation (légende vivante du Festival Off d’Avignon avait-on entendu dire).

Quant au Théâtre de la Contrescarpe, mouchoir de poche niché dans une rue attenante à la fameuse place du quartier Mouffetard, nous n’y avions jamais mis les pieds malgré quinze ans de métier. Il n’y a pas d’âge pour les premières fois et c’est toujours le cœur en fête que l’on pénètre une salle neuve à notre regard, preuve qu’on ne se lasse pas, il est toujours bon de le constater. Tout en bas des escaliers, quelques rangées de banquettes rouge-théâtre, tradition oblige. Nous sommes dimanche après-midi, il y a foule. Les inconditionnels de Pierrette Dupoyet ? Sûrement. Des curieux en tout cas, qui viennent apprendre autant que s’évader par l’imaginaire, cela se sent dans l’air. Attention, concentration et promptitude à rire, le public est réactif et chaleureux, il ne boude pas son plaisir apparemment. Car notre interprète a le sens de l’humour, de la distance à revendre et elle en use avec finesse. Et ce n’est pas là la moindre de ses qualités. Pierrette Dupoyet a incontestablement le sens du récit, elle maîtrise l’ensemble autant que le détail, sait ménager ses effets, rebondir sans s’appesantir, alerte et pleine d’allant malgré l’empilement des ans. L’écouter se fait sans effort, elle nous embarque dès le premier mot et nous entraîne dans son sillage sans ciller jusqu’au dernier. On se laisse faire avec grâce.

Sur le petit plateau en surplomb, un décor sans prétention mais efficace, qui campe l’ambiance, créé l’écrin de ce seul en scène rarement statique, soutenu ponctuellement par de la musique. Quelques meubles et accessoires bouddhistes dressent un paysage imaginaire aux couleurs d’Orient. Et Pierrette de nous raconter Alexandra, son caractère d’aventurière, son tempérament de feu, son père, sa mère, son premier mari, son second, son fils adoptif, Violetta dans La Traviata, ses études, l’ouverture du Musée Guimet, son obsession pour l’Asie et ce besoin, irrémédiable, de partir, seule, libre, vers l’inconnu. Découvrir pourrait être son mantra. Aller de l’avant, vers l’ailleurs, vers l’autre. Comprendre, se fondre. Se faire avaler par un pays. Et Lhasa en ligne de mire, au bout du chemin, périlleux, long, douloureux, tortueux. Mais ô combien enrichissant. On ne perd pas une miette de cette vie fascinante et exemplaire. Et Pierrette de faire corps elle aussi, – tout comme Alexandra fit corps avec ses voyages -, avec la liberté d’action et d’esprit de son héroïne. On est conquis.